Contours

Le potentiel de réemploi comme système de valeur

Rédacteurs

Sophie Rouay-Lambert, Urbaniste-Sociologue, Chercheure référente 

Mars 2022

Et si là, maintenant, toute production matérielle s’arrêtait ?
Combien de temps tiendrons-nous, en sidération, avant d’envisager autrement la matière et la matérialité de nos environnements ?

Habités par l’abondance, nous serions soudainement forcés à l’inventivité suscitée par la crainte du manque et contraints à l’ingéniosité réactivée par l’angoisse de la pénurie. Combien de temps avant d’organiser, à grande échelle, le réemploi et le recyclage des existants ? Plus encore, comment adopter un autre regard sur ce qui fait la valeur des choses, des usages et des savoir-faire ?

1. « […] Heidegger écrivit que “ le trait fondamental de l’habitation est le ménagement (das Schonen) ” contre les prétentions du monde mécanique moderne » : Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, 2010. Martin Heidegger « Bâtir, habiter penser » in Essais et conférences, 1958.

2. Françoise Choay. L’Allégorie du patrimoine, 1996. 

L’idée même de l’arrêt de toute production nous oblige à changer de formule, en commençant par abandonner le registre du mérite (« qu’est-ce qui mérite d’être… ») construit sur des jugements de valeurs aujourd’hui erronées. Quels matériaux, quelles pratiques conserver, ménager 1, restaurer, transformer, transmettre, réemployer ? Quel nouvel archivage inventer ? Quelle mémoire pour quelle transmission ?

Au-delà des matières nobles, des respectables et géniaux assemblages architecturaux et autres sites naturels remarquables, qu’est ce qui, aujourd’hui, face aux enjeux socio-environnementaux, devient patrimoine 2 ? Partant d’une vision globale et d’une approche systémique, sans idées préconçues pour laisser libre cours à la nécessaire imagination d’autres faire, est-ce que tout est patrimoine ?

La reconquête de trésors passe par un changement de perspective.

Celles et ceux qui osent déjà le pas de côté – tels les artistes et concepteurs qui décalent leur regard –, et celles et ceux qui n’ont d’autres choix que d’entrevoir le monde depuis ses marges nous dessinent et nous montrent d’autres voies possibles. Ce sont des éclaireurs. On les laisse plus ou moins faire, de loin, tant qu’ils n’entravent pas trop nos pseudo confortables quotidiens.

Mais dans l’idée de l’arrêt de toute production matérielle, moult choses parfois à peine u(tili)sées qui achevaient leur course au rebut sont ré-envisagées comme des trésors en devenir. De même les gestes autrefois dénigrés et relégués deviennent des savoir-faire précieux

La valeur des choses, mais aussi celle des gestes et des savoir-faire est réévaluée à l’aune d’une révolution des représentations, débouchant sur de nouvelles perspectives d’emplois et de réemplois. Tel le passage de la perspective naturelle à la perspective géométrique, consécutif aux nouvelles connaissances et compréhension du vivant au tournant du Moyen-âge et de la Renaissance, une nouvelle révolution se joue ici et maintenant. Après le tout divin (explication métaphysique du monde) puis le tout raisonné (explication scientifique du monde), la connaissance et la compréhension du vivant et surtout, le plus difficile sans doute, l’acceptation de sa vulnérabilité, on est en droit et en devoir de s’autoriser à élaborer une autre perspective du monde : une perspective sensible du monde, à défaut de sensée.

3. Sebastien Claeys « Reliance », Dictionnaire d’anthropologie prospective, 2022. et pour aller plus loin, voir surtout les travaux de Marcel Bolle de Bal (dir.) : « Reliances autour de la reliance » in Voyages au cœur des sciences humaines. De la reliance Tome 1 Reliance et théories,  2016. 

Pour réemployer deux grands mots : L’anthropocène nous oblige. C’est l’heure de la reliance 3.

Changer de perspective signifie changer de cadre de référence. Notre conception occidentale du patrimoine fige la chose dans une pseudo authenticité originelle de l’objet-œuvre datée, et muséifie le geste-folklore situé dans un territoire circonscrit puis labellisé (voir l’exemple type des récents registres du patrimoine immatériel de l’UNESCO) ; telle la reconstruction stérile et statique d’un vivant oublié, ou plutôt d’un artefact dont on a oublié qu’il a été vivant. Changer de perspective suppose alors de s’acculturer de la muséification des choses et des gestes pour envisager une dynamique patrimoniale (dans son sens de transmission) créatrice, employable et ré-employable.

4. www.oulipo.net

5. Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, 2010. 

Voir l’objet et les choses autrement, faire confiance à la matière et à sa plasticité. Cette appréhension sensible du monde physique nourrit et renforce l’imagination et nous ouvre au potentiel de réemploi de l’existant qui nous environne. Tel un Oulipo 4 des matériaux et du faber 5, le potentiel de réemploi deviendrait alors le critère majeur constitutif de la valeur des objets et des usages. Ces mêmes objets et usages du quotidien, trop oubliés dans l’économie bientôt épuisée du jetable et de la vétusté programmée seraient là tels des trésors, en devenir, autrement dit de nouvelles ressources. 

 

Il est temps de réinterroger la nature de l’objet.

L’objet est défini comme inerte et inanimé. C’est absolument inexact pour plusieurs raisons d’ordres matériel et spirituel :

— Une raison d’ordre matériel, physique (qu’elle soit classique, relative ou quantique) : l’objet est composé d’atomes en mouvement et en vibration constante, comme toute matière constitutive de notre univers. À grande échelle l’objet est mu par une force ; à l’échelle des particules élémentaires, « l’objet » serait dans deux états en même temps, à la fois là et ailleurs.

Un objet est composé de matières qui évoluent dans le temps sous l’effet de l’usure. Il se dégrade. Il vieillit. Et au bout du processus, il disparaît. Est-ce qu’une chose peut vieillir puis disparaître si elle n’est pas préalablement vivante ?

— Une raison d’ordre spirituel, voire métaphysique : pourquoi est-on attaché aux choses ? Que mettons-nous de nous dans les objets qui nous entourent ? Quelle charge sensible et mémorielle habitent les objets, pour que l’on ait tant de mal à s’en débarrasser, à les jeter ? Est-ce une parcelle de nous qui se détache-là ? De quoi sont-ils dépositaires ? Dans une société du neuf et du jetable, comment se fait-il, en même temps, que l’on soit tant attiré par ceux qui ont vécu – ou qui ont du vécu –, qui portent les traces visibles d’une utilisation antérieure par d’autres que nous, mais que nous faisons nôtre (antiquité, brocante, recyclerie, vide grenier, etc.) ?

6. Baudrillard, Le système des objets. La consommation des signes, 1968.

Les objets sont des médiums. Ils nous lient au monde. Ils nous lient au temps. Ils nous lient aux humains. Ils sont de fait de nature humaine parce que nous les avons un jour inventés, conçus, utilisés, choyés, détruits, regrettés ; et parce que nous leur donnons un sens, une valeur et que nous y projetons nos imaginaires 6.

7. Zygmunt Bauman, La vie liquide, 2005.

8. Hervé Théry, Mondialisation, détérioration, reterritorialisation, 2008.

Les objets n’ont jamais eu autant d’importance que depuis que nous sommes en crise (au sens de transformation/ mouvement constant) et entrés en modernité (au sens de rupture avec un passé statique et fixiste révolu). Dans nos sociétés devenues liquides 7 et déterritorialisées 8, les objets nous ramènent à notre matérialité, à la terre et au terroir. Les objets nous ancrent dans une histoire longue et nous rattachent aux existences passées, celles des proches comme celle des inconnus. Les objets sont la preuve d’une existence passée qui permet la (re)construction de l’Histoire (archéologie, classification, etc.). 

Alors une question se pose : « Il paraît que lorsqu’on chérit un objet, une âme y élit résidence, mais alors qu’advient-il des objets dont on se débarrasse ? » 9.

Opérer un changement de nature anthropologique.

Dans le fait que l’objet passe du statut de déchet à celui de trésor potentiel, il y a le pas du jugement de valeur, de la désignation, du label, de la représentation.

10. Les bidonvilles sont devenus de longue date des laboratoires vivants en architecture mais aussi en modes de vie et organisations sociale, politique et économique, etc. 

La conversion, le réemploi, des matériaux et des espaces en de nouveaux lieux de vie, là n’est pas tant la difficulté. « On » sait faire. Depuis longtemps, de gré ou de force, en marge des pratiques dominantes et légitimes tels les bidonvilles 10 ; beaucoup savent déjà d’autres manières de faire vernaculaire avec la nature du terrain, la récupération, le réemploi, etc.

Mais pour la grande masse d’entre nous tous, que la société de consommation de masse de gadgets et de services a détaché de la terre, pour nous tous qui avons oublié le geste, c’est l’habitude de nouvelles attitudes face aux objets et à nos environnements qu’il nous faut envisager de toute urgence.

11. Gérard Bertolini. « Recherche sur les déchets en économie et en sociologie : un état de l’art. Partie 2. Approches sociologiques. Environnement, Ingénierie & Développement, Episciences », 1996. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03183182 

Revisiter la notion de déchet et de rebut, revisiter la notion de rareté et la durabilité et donc changer de système de valeur. Ce n’est rien de moins qu’un véritable changement de nature anthropologique par lequel passer 11…  Rien que cela !